Manifeste
Ce blog sera entièrement consacré à la figure du collectionneur et mécène Ferdinand de Sastres
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venue sur ce blog depuis des mois. Le boulot, les trucs à rendre et puis une certaine asthénie hivernale qui s'empare de moi et de mes projets. Je reste hantée par les
fantomes. Soudain, l'image me frappe, l'image du cimetière militaire où s'alignent les croix identiques. Les blogs, les croix et les caisses. Tout se ressemble finalement. Le Mausolée de Ferdinand
de Sastres n'était-il pas un oracle, une image anticipée de notre siècle où les blogs, témoignages de pensée moribonde, s'empilent dans l'ère virtuelle comme autant de caisses pleines et closes ?
L'alignement, l'empilement, qu'il soit géométrique, ou bien binaire, continue de se propager à travers notre époque.
Longtemps que je ne suis plus venu sur ce
blog. Je crois être victime d'une forme de possession très rare, ridicule, pathétique, terriblement émouvante et incompréhensible par notre époque...parler aujourd'hui d'âme
soeur, est-ce bien raisonnable ? Bref, passons...
Ce matin, sans savoir pourquoi, j'ai ressorti des
tréfonds de la bilbliothèque famililale Les Enfants terribles de Jean Cocteau, paru en 1929. J'ai découvert ce roman à l'age de
dix-sept ans et j'en garde encore aujourd'hui un souvenir ému. En feuilletant machinalement le volume, je suis tombé là-dessus :
Aujourd'hui, il
faisait beau et je suis allée me promener au parc Monceau. J'ai déambulé dans les allées, au milieu des nurses anglaises et leur landeau. En regardant les arbres les plus grand, je me disais,
pêut-être Ferdinand est-il venu là lui-aussi, un jour comme aujourd'hui, calme, clair et pourtant chargé d'une certaine mélancolie automnale. Je suis aussi passée rue Cardinet, même si je n'aime
pas cet endroit. Chaque fois que je suis dans le quartier, je me sens obligée d'y aller comme en pelerinage. Ensuite, je regrette, la vue de ce garage me fout le bourdon. Tout cette histoire me
chamboule. Voila six mois que j'ai découvert l'existence du Mausolée, de Ferdinand, de son père Hector et de l'architecte Malbert. C'était en avril dernier, l'année scolaire allait sur sa fin. Je
n'avais pas conscience à l'époque d'être à la veille d'un boulversement majeur. Je pèse mes mots. Certaines personnes sont plus sensibles aux morts qu'aux vivants et je dois certainement être l'une
d'elles. Je ne sais pas ce qui me travaille autant, sans doute quelque chose de ma propre histoire dont j'ai perdu le souvenir, quelque chose d'enfoui très profondément. Le fait est que je me sens
aujourd'hui plus proche de Ferdinand de Sastres que des hommes de mon âge. C'est aussi ridicule que cela. Si j'en parlais à mes petits camarades de la rue Bonaparte, ils me
prendraient pour une folle. C'est aussi pour cette raison que je tiens ce blog de manière anonyme. Comment ? Vous n'avez tout de même pas cru que Désastres était mon vrai nom de famille...
Nous avons donc là quelques travaux sans envergure qui
s'avèreront préliminaires, un grand-oeuvre dissymétrique, produit quasiment ex-nihilo, sorte de panthéon à vocation domestico-muséale et puis plus rien. Rien de rien ! Il est étrange de noter
qu'après 1918 et la réalisation du Mausolée, Gustave Malbert connut une lente et douloureuse dépression qui devait
finalement le porter dans la tombe quelques vingt ans plus tard. Nulle part, je n'ai trouvé la trace de constructions postérieures, ni même de dessins préparatoires. Il semblerait bel et bien que
l'architecte ait renoncé à l'architecture, un peu comme Rimbaud s'était, selon le mot fameux de Mallarmé, "amputé vivant de la poésie". Peut-être y avait il dans ce geste tout ce que
l'artiste avait cherché à dire. Inutile par conséquent de se répéter en vain, de se plagier dans une succession ridicule de palimpsestes ou de pentimentos.
La carrière de Gustave Malbert se résume aujourd'hui à bien peu de choses (on l'a déjà
vu au sujet de Boullée). Au début du XXè siècle, il construisit plusieurs villas, exclusivement situées sur la côte normande et qui furent presque toutes détruites durant les bombardement
alliés de juin 44. La façade ci-dessus, que l'on peut encore admirer du côté de trouville, dans le Calvados, est tout ce qui reste de cette période. Réalisée peu après son apprentissage
chez Victor Horta, cette maison, où le gothique flammand l'emporte déjà haut la main sur l'Art Nouveau, participe de cette
expérience architecturale initiée par les romantiques et Viollet-le-duc au XIXè siècle. Il ne s'agit pas d'imiter de manière
allusive, ou bien même de restituer une réalité stylistique disparue, mais bien de recréer de toutes pièces un âge largement fantasmé et qui n'a jamais véritablement existé. Le Moyen-âge des
romantiques est un rêve éveillé qui mêle culture architecturale et dessins originaux sous forme d'exercices de style. "restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire,
c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné", écrivait alors Viollet-le-duc. On peut toujours observer les résultats de cette philosophie romanesque dans
la flêche de Notre-Dame, au Chateau de Pierrefonds, ou dans les croquis de la "Cathédrale idéale" (voir ci-dessous). Dans cette
perspective, le Mausolée, qui vient après ces travaux préparatoires que furent les villas, peut être perçu comme le joyau architectural d'une époque inconnue et d'un espace indéterminé. Le bâtiment
fut conçu dès son origine, comme l'ultime vestige d'une civilisation éteinte et restant encore à découvrir...
Puisqu'il ne reste rien, rien de tangible du moins, il nous faut tenter de reconstruire mentalement
un univers, une maison, une vie. Comme je l'ai dit précédemment, je ne crois pas trop à l'Art brut. Tout créateur subit une influence, aussi insignifiante soit-elle. Le Facteur Cheval qui construisit seul son Palais idéal (voir ci-dessus) s'inspirait de ses lectures, en particulier celle d'un illustré périodique
intitulé le Magasin pittoresque auquel Jules Verne était également abonné. Faut-il se considérer comme un artiste pour produire une
oeuvre valable ? L'oeuvre se cache-t-elle dans les replis du quotidien, comme la pierre anguleuse sur laquelle buta Cheval avant de trouver l'illumination ? Si Malbert était un artiste reconnu
comme tel et le Mausolée son unique chef d'oeuvre (on peut d'ailleurs s'interroger sur ce qui poussa Ferdinand de Sastres a embauché un architecte qui n'avait presque rien
construit), on peut toutefois s'interroger plus légitimement sur l'attitude de Sastres vis-à-vis de son palais et de son contenu. N'ayant rien produit, au sens littéral du terme, Sastres agença,
collecta, bref, donna du sens, un sens, au chaos. Malbert savait certainement qu'il tenait là une occasion unique de prouver son talent, mais qu'en fut-il de Sastres. Avait-il conscience de
créer quelque chose d'éphémère, une oeuvre composée d'autres oeuvres et quels étaient ses rapports à l'Art en général pour souhaiter ainsi le dissimuler ?
Il semblerait que
notre ami Ferdinand ait eu un père (ce qui arrive même aux meilleurs d'entre nous). Tenter d'expliquer l'étrangeté d'un comportement, le génie ou quoi que ce soit d'autre en n'évoquant que le
traumatisme de la guerre et la figure du père est affreusement réducteur. J'en ai parfaitement conscience et les marxistes, les sociologiques de l'école de Chicago et les bouddhistes adeptes du
karma m'excuseront par avance pour cette entorse psychanalytique. Les documents sont peu nombreux et il me faut faire avec ce qui est disponible. Il se trouve que Sastres père fut en son temps plus
connu que sa progéniture, alors ne nous privons pas de cette célébrité relative, si elle peut expliciter un tant soit peu la personnalité du fils.
(Un des très rares clichés
disponibles de Ferdinand de Sastres, pris en 1912. J'aime ce regard sévère et mystérieux qui annonce une grande détermination dans la réalisation de l'impossible...)
Quel était le contenu de ces fameuses caisses ? C'est bien
évidemment la question que nous sommes en droit de nous poser, particulièrement au regard de l'immense fortune personnelle investie par Sastres dans l'établissement de sa collection. Si les oeuvres
étaient la hauteur du bâtiment qui les accueillaient, on imagine sans mal l'ampleur du fond constitué. Les spéculations furent nombreuses. On a parlé de chefs d'oeuvres, mais à la vérité personne n'en sait rien. Il faut dire que Ferdinand de Sastres
mourrut au début de l'occupation allemande, ne laissant ni famille, ni héritier et que la totalité de sa collection disparut pendant la guerre. L'absence d'ayant-droit conjuguée au fait que
personne n'avait jamais vu les oeuvres en dehors de leur caisse respective, empêcha sans doute les tentatives d'identification et de récupération ultérieures. (la spécificité de cette collection
fut aussi son tombeau)
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